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Le Festival d’Automne entre ruptures culturelles et innovations … – Carenews


Le Festival d’Automne au service d’une rupture culturelle

  • Emmanuel Demarcy-Mota, vous êtes directeur du Théâtre de la Ville et aussi directeur du Festival d’Automne. Le Festival d’Automne a été créé en 1972, et vous avez rejoint l’équipe il y a dix ans. Quel était l’objectif de ce festival et quelles sont les grandes transformations que vous avez souhaité y apporter ? Nous traiterons aussi du rôle de la philanthropie.

 

Michel Guy dans les années 1970 pense et invente le Festival d’Automne pour s’inscrire dans la force et la dynamique qu’il y a en France autour d’un renouvellement des arts et de la culture dans sa dimension internationale et dans la création contemporaine. Dans les années 1960, on voit la naissance du Théâtre des Nations. Il a un rôle premier, car c’est la première venue en France du Berliner Ensemble et de Berthold Brecht, de troupes venant du Japon, d’Israël et de nombreux pays qui avaient été pris dans l’horreur de la Seconde Guerre mondiale. Ces spectacles sont montrés en langue étrangère sans surtitrages disponibles à l’époque, dans l’idée première de découvrir une autre culture à travers les arts du spectacle qui interrogent à ce moment-là la modernité. Ce courant est déterminant. Il y a aussi un autre mouvement très fort qu’est la création du Festival de Nancy par Jack Lang, un festival mondial du théâtre universitaire étudiant avec un temps donné pour la jeunesse. Elle se retrouve à travers la danse, le théâtre, la musique du monde entier. On y découvre Bob Wilson avec « Le regard du sourd », les premiers spectacles de Pina Bausch. 

 

  • C’est cette effervescence qui amène à la création du festival ?

 

Il y a quelque chose qui relie profondément l’art et la culture avec les mouvements de société, comme la fin de la guerre du Vietnam, de la dictature au Portugal avec la mort de Salazar et s’exprime sous de multiples formes. En 1972, Michel Guy se dit qu’à Paris il manque cette dimension internationale dans le spectacle vivant permettant de voir, découvrir de jeunes artistes venant du monde entier. Ils sont, à cet extraordinaire moment de l’histoire, les acteurs de la création contemporaine théâtrale, chorégraphique ou musicale et inventent des formes nouvelles. Celles-ci ne sont pas comprises par les grandes institutions existantes, aussi faut-il créer un espace nouveau, il va s’appeler le Festival d’Automne de Paris. Au départ, il ne s’agit pas pour Michel Guy d’un enjeu de démocratisation culturelle ou d’accessibilité, mais d’abord de donner la possibilité de découvrir des artistes qui viennent des quatre coins du globe. 

 

  • Le Festival d’Automne de 1972 est-il un établissement public, quelle forme a-t-il pris ?  

 

Le Festival d’Automne de 1972 est une association régie par la loi de 1901.  C’est une petite organisation avec une équipe très réduite autour de Michel Guy dont certains se déplacent dans le monde entier pour rechercher des œuvres du 20e siècle permettant à leur génération d’assister à des représentations artistiques nouvelles. C’était une aventure enthousiasmante !

 

  • Mais dans ce que vous évoquez, n’y a -t-il pas quelque chose davantage tourné vers la production que vers la réception par de nouveaux publics ?

 

Tout à fait.  Durant toute cette première période de Michel Guy, des années 1970 jusqu’aux années 1980, ce qui compte, c’est l’idée de la création artistique plus qu’effectivement la réception du spectateur et cela ne s’inscrit pas dans le courant vilarien du Théâtre National Populaire avec l’idée de l’accessibilité pour tous à l’art et à la culture.  Cette nouvelle démarche vient non pas contredire, mais compléter ce courant en relation avec deux festivals qui naissent à Berlin, à Venise. Sans oublier qu’il existe un axe de cultures extra-occidentales très important à cette époque comme avec le Liban, la Syrie, le Japon. Les arts plastiques sont aussi des vecteurs essentiels d’une transformation esthétique formelle et d’une recherche sur le fond et les formes pluridisciplinaires et internationales tout à fait innovante aussi des rapports s’établissent par exemple avec le Musée des Arts Décoratifs en 1978 et avec l’architecture en général.

Flexibilité, inventivité et expérimentation

  • Cette forme associative a sa propre dynamique en dehors de contraintes institutionnelles ? 

 

Absolument, elle un rôle très indépendant dans le sens premier du terme, c’est à dire qui va créer des relations avec des établissements existants. Il faut bien noter que les œuvres ne sont pas jouées dans un lieu qui appartient au festival, mais vont nourrir des institutions, à Paris au départ, dans des théâtres et des musées qui existent. Le festival ne crée pas son propre espace parce qu’il n’en a pas les moyens. 

La volonté de Michel Guy, au contraire était de dynamiser la création artistique. La pensée de ce moment est vraiment très intéressante et productive. L’IRCAM va naître avec l’Ensemble inter contemporain, aussi la création du Centre Georges Pompidou, les centres dramatiques et les théâtres de la périphérie se développent aussi très fortement dans les années 1970. La routine qui existait était devenue désormais impossible. Quelque chose de moderne apparaît dans cette période. 

 

  • Alain Crombecque a longtemps dirigé le festival et l’a profondément marqué.

 

D’abord, Michel Guy, resté au Festival depuis les années 1970 jusqu’à son décès en 1990, avait quitté ses fonctions durant quelques années car il était devenu secrétaire d’État à la Culture en France. Durant ce temps, il n’a essayé d’imprimer l’idée politique expérimentée au Festival d’Automne, pour l’ensemble du territoire national. Alain Crombecque l’accompagnait depuis toujours, il était parti un temps diriger le Festival d’Avignon dont il a profondément renouvelé la vision. Après le Festival d’Avignon, il est revenu au Festival d’Automne et a pris la suite de Michel Guy. Il a aussi renouvelé le festival, en élargissant le nombre de théâtres partenaires à Paris avec l’engagement essentiel de deux personnes à ses côtés, Marie Collin, pour le théâtre et la danse, et Joséphine Markovits pour la musique. Des œuvres énormes ont été tentées, comme les spectacles de Klaus Michaël Gruber, qui ont eu un impact sur bien des artistes. 

Réinventer pour élargir les publics et ouvrir de nouvelles voies

  • Lorsque vous reprenez le Festival d’Automne, on a l’impression que c’est un festival extrêmement productif, diversifié vraiment ouvert sur le monde, mais un peu un festival des élites parisiennes ? 

 

En effet, lorsque Pierre Berger, très engagé auprès du Festival d’Automne, vient me solliciter alors que je suis depuis quelques années directeur au Théâtre de la Ville à Paris. Le Festival d’Automne est dans une situation critique depuis le décès de son directeur. Il est attaqué sur le fait que ce n’est pas un outil qui travaille à la démocratisation culturelle. Même s’il recherche des artistes, continue à défricher, il perd de sa force d’innovation. Il est nécessaire de rajeunir le public et réinventer le festival à ce moment-là. Pierre Berger m’interroge donc sur ce qui pourrait être repensé, réinventé. La recherche du futur directeur, parmi plusieurs candidatures, est faite en concertation avec les deux partenaires institutionnels traditionnels, le maire de Paris est à ce moment-là Bertrand Delanoë et le ministre de la Culture Frédéric Mitterrand. Quel avenir peut-on envisager, quelle direction lui donner ? 

 

  • Vous arrivez donc avec un projet ?

 

Bien sûr. Il me paraît essentiel de travailler sur trois points prioritaires. 

  • Le premier enjeu est l’élargissement des partenariats du Festival d’Automne, qu’ils soient privés, publics et territoriaux avec des théâtres, des musées, des lieux au-delà de Paris intra-muros. L’idée est donc de travailler à une nouvelle ouverture, un nouveau partage de l’action du Festival d’Automne.
  • Le deuxième enjeu : ouvrir le Festival d’Automne à un travail de démocratisation culturelle, avec la présence d’artistes contemporains dans des établissements scolaires pour toucher des enfants, des adolescents, mais aussi un travail en direction des étudiants. C’est un travail sur la transmission qui devient fondamental pour le Festival d’Automne.
  • Le troisième point est l’ouverture d’axes nouveaux en pointe dans des domaines où il serait un des premiers à s’engager pleinement. Par exemple, le domaine de la santé pour travailler avec des artistes dans les hôpitaux à Paris, établir de nouvelles conventions entre la culture et la santé, la culture et le sport de demain. Il s’agit de dépasser la seule recherche d’artistes nouveaux, mais être prêt à s’engager face aux évolutions de la société pour apporter une dimension culturelle favorisant la cohésion sociale. 

 

  • Vous étiez intervenu au moment des Gilets jaunes dans période assez compliquée. Pour vous, la culture a un rôle majeur dans lien social et permettre de relier les gens entre eux. Comment fait-on en face de populations qui sont tellement distantes pour établir ces liens ?

 

La culture seule ne peut pas tout résoudre elle doit être couplée avec l’éducation. Nous avons besoin d’être reliés pour empêcher ces segmentations très dures, qu’elles soient générationnelles, politiques ou historiquement liées à l’histoire de la France. Comment la culture et les arts permettent-ils un rapport de partage critique, d’analyse, d’émotion face au monde ? Il est évident que l’on peut faire beaucoup plus, beaucoup mieux qu’aujourd’hui par la prise de conscience collective du besoin de prendre soin d’une société française en souffrance sous bien des aspects. L’enjeu de la culture et des arts est donc à mon sens totalement prioritaire sur les grandes questions d’égalité même quand elle n’est pas atteinte. Il faut donner des possibilités pour des jeunes filles, des jeunes garçons de découvrir des territoires qu’ils ne découvriront jamais si ce compagnonnage sociétal n’est pas mis en place.

Pour une démocratisation culturelle

  • L’investissement sur la création de lieux de culture a été massif, cependant on s’est aperçu cette offre culturelle répondait aux besoins des personnes qui en avaient l’habitude, mais qu’elle n’avait pas touché des nouvelles populations.

 

Oui, le risque est de travailler pour ceux qui connaissent déjà et qui vont avoir la chance de bénéficier d’un accès renforcé par la croissance de l’offre et des facilités tarifaires. L’enjeu est bien de toucher des populations nouvelles et non pas seulement des publics déjà conquis. Facile à dire mais difficile à faire, c’est pour cela qu’il faut se battre avec conviction. 

 

  • Vous avez fait un travail de rapprochement avec les jeunes à la périphérie de Paris.

 

C’est prioritaire ! C’est un nouvel axe du festival aujourd’hui totalement engagé sur la jeunesse étudiante avec d’abord un tarif d’accessibilité à 8 euros pour les étudiants, qui rappelons-le ont énormément souffert pendant la crise du Covid. Il y a un positionnement à retrouver dans le lien, il y a aussi beaucoup de méconnaissance de jeunes étudiants qui entrent petit à petit dans la vie active. Priorité donnée aussi aux enfants à travers des partenariats avec les écoles primaires, avec les lycées avec un parcours que l’on appelé Automne au lycée. En effet pour moi le festival est une petite entreprise culturelle et artistique au service de tous et aussi des arts et de la culture. Nous nous sommes lancés dans une aventure avec les hôpitaux. Une convention a été signée l’AP-HP pour intervenir dans le domaine hospitalier, discuter avec des médecins par rapport à la situation du soin en France et comment le monde de la culture et de la santé peuvent être en dialogue.
Enfin un autre domaine le champ social, pour intervenir vers ceux qui sont identifiés par des associations qui font un travail considérable. 

À l’écoute de la société pour une culture populaire.

  • Les associations sont les acteurs du lien social aujourd’hui. Ce sont les derniers bastions de la République qui tiennent face aux extrémismes.

 

Il me parait important que le Festival d’Automne n’ignore pas leur action et entre dans une nouvelle modalité à l’écoute des préoccupations, des contradictions quelquefois même des désintérêts pour pouvoir proposer des chemins nouveaux. Nous avons vu les effets de notre travail par l’augmentation d’une population qui ne venait pas, les primo-arrivants. Les artistes, eux aussi sensibilisés par le festival, créent de plus en plus d’œuvres qui interrogent la société d’aujourd’hui, le rapport au lien social, au lien politique. Pour créer des œuvres d’art non pas sociales mais authentiques, s’adressant à un public extrêmement diversifié. 

Les questions du vivant, avec les enjeux d’environnement, de la transition numérique, du rapport à la science et l’évolution scientifique doivent être posées. Cela ne veut pas dire que cette approche est élitaire, mais c’est au contraire la capacité à travailler avec de grands scientifiques qui interrogent le monde d’aujourd’hui, son évolution, que ce soit à travers la question du climat et des injustices que cela va produire, mais aussi à travers des questions d’injustices sociales qui existent.

Le Festival d’Automne est passé de près d’une dizaine de lieux partenaires à 70 lieux partenaires, il est passé de plus de 100 000 spectateurs à plus de 200 000 aujourd’hui. 

 

  • Vous avez évoqué Jean Vilar et le Théâtre National « Populaire » qui n’existe plus. On ne sait plus ce qu’est le « populaire ». Dans ce cadre, puisqu’il n’y a plus un théâtre populaire, mais qu’il y a plutôt des actions populaires comme vous en menez. Alors que le Festival d’Automne est plutôt régional dans la Région Île-de-France, avez-vous un ensemble de directrices et directeurs qui travaillent sur cette conception plus globale de ce qu’est l’accès à la culture aujourd’hui ? 

 

Oui, absolument, il n’y a pas aujourd’hui un phare comme on l’a connu avec la période de Jean Vilar, il y a aujourd’hui un maillage des territoires avec la volonté pour beaucoup de s’engager de manière nouvelle. Le Festival d’Automne bénéficie donc de ce réseau, de ses amitiés en Île-de-France. Il est lui-même moteur, vecteur de transformation et c’est son rôle à travers sa petite équipe. Ce n’est pas un paquebot institutionnel comme de grandes institutions que l’on connaît bien, mais c’est une petite entreprise agile qui vient agir avec une forte capacité de transformation et d’évolution sans préoccupation de gérer un lieu.

Un réseau national et international au service du lien social par la culture

  • Dégagé des lourdeurs institutionnelles, avez-vous réussi à créer un réseau de directrices et directeurs qui partagent les mêmes convictions ? 

 

Oui, tout à fait. L’ensemble des partenaires principaux du Festival à Paris comme en Île-de-France forme un réseau ouvert qui traverse l’automne avec des préoccupations et des actions communes. Celles de l’engagement social, de l’engagement sur la création sans jamais reculer sur l’exigence artistique, esthétique, sur la qualité de sa proposition sur le social, l’éducation, le rapport à la jeunesse et à la santé comme priorité. La question de la diversité du public est ce qui est partagé par ce réseau partenarial. Cela est aujourd’hui très solide, mis en place avec un effet de ruissellement dont on peut mesurer les effets positifs. C’est une tendance très importante.

 

  • Il y a aujourd’hui de nombreuses nouvelles formes d’expression comme les danses urbaines par exemple, le rap, qui n’étaient pas inclues dans le Festival d’Automne et qui sont finalement des formes d’expression très populaires. S’intègrent-elles dans votre réflexion ?

 

Il y a eu aussi une évolution dans la danse contemporaine par les chorégraphes venant du Brésil, par exemple, qui travaillent sur la danse urbaine, en France aussi. C’est un champ que j’ai omis de citer dans les orientations principales, la place du Festival d’Automne dans l’espace public. Par exemple, Slow walk que nous avons produit avec une chorégraphe comme Anne Teresa De Keersmaeker qui a modifié sa pratique en organisant une grande marche dansée de la Place de la République à la Place de la Bastille. Un dimanche matin avec l’idée de prendre le temps de ressentir le monde dans lequel nous vivons, avec des artistes qui se retrouvent dans des espaces comme des cours de musées, des espaces extérieurs par exemple. 

 

  • Ce que l’on appellerait, peut-être, une démocratisation…

 

Ces nouvelles formes participent de cette idée de la démocratisation face à la société française, souvent en difficulté avec les heurts et les violences que nous avons encore connues et les tendances de repli identitaire. Le Festival d’Automne, comme d’autres, est une organisation qui travaille contre les idées du repli identitaire, de la peur, avec une forme nouvelle d’écoute, d’expression, de douceur dans l’espace public, dans les théâtres. Ces organisations veulent être en capacité d’être aux côtés des gens pour qu’ils ne se sentent ni exclus, ni qu’ils aient l’impression que c’est un club des arts et de la culture fermé sur lui-même. L’enjeu est donc très important.

Retendre les relations entre les Hommes 

  • L’enjeu est aussi de plus en plus important au niveau de l’éducation. On a toujours l’impression que la culture est posée en cerise sur le gâteau, mais non pas comme un véritable fait sociétal qui permet de donner une cohésion au pays en rassemblant des identités différentes. Vous établissez souvent un parallèle avec le Portugal où un travail a été fait avec les anciennes colonies, avec toutes les difficultés que le pays a rencontrées pour l’apaiser, ce qui n’est carrément pas le cas en France où c’est la guerre permanente.

 

Oui tout à fait, si on compare avec d’autres pays d’Europe, comme le Portugal effectivement, c’est un pays où tout un travail a été fait depuis la Révolution des Œillets, après les guerres coloniales, comme celles avec l’Angola et le Mozambique qui ont été terribles pour les Portugais et pour l’Espace européen aussi. Il y a une philosophie nouvelle pour la France en particulier, où il y a besoin de travailler à un apaisement autour de la non-violence, de la douceur, et en même temps d’exigence artistique. Des résultats sont possibles si l’on n’adopte pas des positions dogmatiques.

 

  • Retendre les relations entre les hommes ?

 

Tout à fait, savoir travailler à ce lien de société qui fait peuple, qui fait pays dans la force de sa diversité avec sa jeunesse et ses cultures.

 

  • Avec ces années d’évolution permanente, le festival est maintenant loin d’être le festival des élites comme il était vu il y a quelques années, il colle de plus en plus à la réalité sociétale du 21e siècle.  Vous avez évoqué la composante européenne. 

C’est un axe de travail qui a été accentué au fil des années pour engager davantage le Festival d’Automne dans sa dimensions européenne. Je considère que nous avons un rôle à jouer avec des partenaires européens, des institutions culturelles européennes avec des villes comme Athènes, Lisbonne, Madrid, Londres. La circulation des idées est importante pour des artistes qui sont en Hongrie, en Pologne ou en Roumanie, dans des pays où la montée des nationalismes se fait ressentir de manière très forte, impliquant des replis identitaires. Le travail de connexion mené par les acteurs culturels permet justement à des artistes de circuler, d’échanger, de se parler, de conserver un lien au-delà des nations.

Le mécénat au service de la création et de l’ouverture à de larges publics

  • Le Festival d’Automne est bien une association qui, comme beaucoup d’autres en France, vit en partie de subventions, mais le mécénat joue un rôle important ?  

 

Oui, actuellement plus de 50 % des recettes du Festival d’Automne proviennent de la billetterie, du mécénat, des partenariats et des productions déléguées. 45 % proviennent de subventions. Le mécénat joue un rôle fondamental parce qu’il permet de financer par exemple des places à 8 euros pour les étudiants. Sans le mécénat aujourd’hui, ces places devraient être proposées à plus de 20 euros.

 

  • Je crois savoir que vous proposez sur l’édition 50 000 places à prix ajustés.

 

En effet, grâce à cela, l’accessibilité à de plus large public est rendue possible. Mais le mécénat intervient aussi sur la création de projets spécifiques : artistiques, sociaux, éducatifs, de santé publique, de formation et professionnalisation, et permet ainsi notre développement. C’est ce qui nous permet d’innover, d’inventer des formes nouvelles, de défricher sur des territoires sur lesquels le festival n’était pas nécessairement présent. 

Le mécénat facteur de développement

  • Le fait d’avoir un grand nombre de mécènes, de grands mécènes, des grands et des petits partenaires influence-t-il la politique du festival, ou conserve-t-il une totale indépendance ?

 

Le Festival d’Automne est une petite entreprise artistique dans laquelle le mécénat vient pour participer à l’aventure du Festival et non pas pour l’orienter. Le mécénat intervient comme un facteur de développement sur les propositions qui sont faites par la direction. Il n’y a aucun mécène qui réclame un type de spectacle ou une orientation spécifique. Pour nous aider, nous avons une association « les amis du Festival
d’Automne », association présidée actuellement par Jean Jacques Aillagon qui rassemble les donateurs qui
veulent soutenir le Festival. Ce dispositif est essentiel, car il nous permet des contacts réguliers et des
rencontres avec ces donateurs qui comprennent ainsi l’avancée de nos projets et l’évolution du festival.

 

  • Vous évoluez dans le domaine de la culture depuis votre plus jeune âge. Je voulais savoir s’il vous semblait naturel, normal, que toutes les institutions culturelles d’État fassent maintenant appel au mécénat ? 

 

Je pense que c’est toujours la question du point d’équilibre qui doit être interrogée. On peut le voir sur les grandes institutions, comme le musée du Louvre, les grands musées, ou les grandes institutions du spectacle vivant. Il y a eu un moment où il y a eu un risque de réduction de financement public pour le faire compenser par du mécénat. Je pense que c’est une très mauvaise chose parce que le mécénat ne peut pas venir compenser des orientations prioritaires publiques comme celles de la création, de l’éducation et qui assurent la stabilité sur la durée de ces institutions pour leurs actions.

 

  • Que voulez-vous dire par « compenser » ? 

 

Il y a dix ans, des orientations politiques imaginaient que le mécénat puisse compenser les baisses de subventions. C’est une très mauvaise chose pour la culture parce qu’on ne peut pas accepter des formes de désengagement public pour que l’argent privé vienne compenser ce manque. Par contre, la puissance publique ne peut pas tout et c’est là où il faut une vision équilibrée et mesurée. On ne peut pas toujours avoir plus. La France donne déjà énormément, même si aujourd’hui on s’interroge sur les résultats de ce qui a pu être produit notamment en termes d’éducation. Mais dans la culture, la France a énormément développé ses investissements dans un grand nombre de structures et de territoires. 

Je pense que le mécénat est une question très importante. Il donne la possibilité à des entreprises qui en ont les moyens, à des individus qui en ont le désir, au-delà de la question des moyens, de participer à une aventure collective de société autour des arts et de la culture. Quel sera l’avenir de cette question ? Il me paraît fondamental que cela puisse se développer.

La philanthropie un juste équilibre entre l’État et les donateurs

  • Pouvez-vous dire quelque chose par exemple sur la Fondation LVMH ?

 

C’est là qu’intervient la question d’équilibre et de risques. Quand des très grands groupes décident, à travers le mécénat, d’imposer des orientations ou de créer des espaces artistiques, souvent très élitaires, qui se substitueraient à une action publique générale et collective, cela n’est pas forcément une bonne chose. On peut arriver sur des collections privées qui ne seront pas partagées par le plus grand nombre. Pourtant en même temps c’est formidable qu’il y ait de grands mécènes, des grandes entreprises privées qui viennent soutenir des mouvements artistiques, les accompagner, fabriquer de lieux nouveaux qui vont faire partie d’un paysage global. 

 

  • Quand on prend les deux grandes réalisations récentes de Bernard Arnault et de François-Henri Pinault avec la Bourse du Commerce, et les queues immenses des personnes qui attendent de voir les expositions, ne peut-on y voir une valeur propre d’une nature complémentaire à ce que fait l’État ?

 

Totalement, à partir du moment où sont présentées des œuvres de qualité, avec souvent des artistes que l’on a retrouvés dans des lieux défendus par l’État, par des régions ou par des villes, les actions sont complémentaires et viennent en même temps embellir des lieux du patrimoine, parce que ces lieux sont rénovés, parce que les publics y viennent. Mais il faut par contre que ces grandes entreprises, ces grands lieux s’engagent aussi avec des lieux existants. Pour que l’équilibre soit positif les choses nouvelles doivent pouvoir s’articuler avec ce qui a été fait dans le passé

 

  • Nous ne sommes pas dans un système américain où les philanthropes sont immensément riches et décident, comme Bill Gates, des politiques à mener. Il fait ce qu’il veut et personne ne lui demande rien. 

 

Nous sommes en France, dans un système démocratique où la force de réflexion par les lieux d’État, les lieux de vie des différentes collectivités, fonctionne et a fait ses preuves. Il faut soutenir ce système, et ne pas avoir peur de l’arrivée de nouvelles entreprises privées ou des nouvelles orientations. La problématique française est, peut-être, plus liée à une idée de la peur permanente de la transformation, de l’évolution. Il faut non pas avoir peur mais tenter d’influer pour que cette transformation soit positive. Sinon nous aurons toujours des villes musées, un rapport patrimonial lié au passé avec une vision très passéiste par rapport à un monde aussi concurrentiel et globalisé. Il faut que la France soit capable d’être sur le devant de la scène de manière innovante tant dans les champs sociaux, éducatifs, artistiques, en direction de la jeunesse, avec nos capacités de transformations numériques. 

Le Festival d’Automne, un exemple d’équilibre et de complémentarité  public-privé

  • Est-ce que ce n’est pas là le rôle de ces chevaux légers comme ces associations, comme le Festival d’Automne et bien d’autres, justement de s’engager dans ces voies nouvelles dans lesquelles l’État peut assez difficilement s’engager en raison du poids de la structure ?

 

L’État a en effet du mal à s’engager par le poids de la structure, la complexité du pays et de ses forces souvent antagonistes à pouvoir décider dans des temps qui permettent de voir des résultats. Aujourd’hui, les gens sont en recherche de résultats, c’est une preuve de confiance, quand on dit quelque chose, il faut pouvoir mesurer ce qui est réellement fait et les résultats présents. C’est souvent par les petites structures, comme le Festival d’Automne, très reconnues par l’État, par la Ville de Paris, par la région Île-de-France, de grands mécènes que des mutations peuvent intervenir, des expérimentations peuvent être faites. On peut en mesurer les résultats et travailler à l’élargissement d’une action pour qu’elle puisse amener des transformations dans de plus grandes institutions.

 

  • Ce que vous dites là, c’est que nous pouvons appeler de nos vœux. Une nouvelle appréhension de la gestion de l’espace public par l’État qui saurait mieux partager des actions qu’il ne peut pas mener, plutôt que d’avoir l’impression qu’on les lui arrache. Une relation apaisée de partenariat qui permettrait un travail beaucoup plus collectif dans les domaines de la création, de la gestion dans des grands cadres fixés par l’État. Vous êtes un bon exemple de collaboration entre l’État, la Ville de Paris, les collectivités locales, les grands mécènes, les entreprises, les particuliers, les associations. C’est donc à cela que l’on peut appeler ?

 

Totalement, avec l’évolution du Festival d’Automne, qui au départ a été pensé dans les années 1970 comme un lieu de l’État par Michel Guy et où petit à petit le mécénat est intervenu. Aujourd’hui, il y a eu un très fort développement de ses actions, de la population touchée, de tout ce que l’on a dit et la structure budgétaire, financière est un équilibre entre les collectivités, l’État d’un côté et, de l’autre côté, les ressources propres, les ressources privées et le mécénat.

Dans cet équilibre où chacun trouve son compte, on peut répondre à la question sociale et la relation avec ce que l’on pourrait nommer des élites artistiques et esthétiques, nécessaires car il n’est pas question d’avoir un discours anti-élites. Il faut définir le concept d’élite, le redéfinir. On ne parle pas seulement d’élites financières, mais de celles et ceux qui cherchent intellectuellement, artistiquement et qui se donnent le temps de ces recherches et qui y consacrent leur vie. Il faut toucher le plus grand nombre et être accessible à travers de nouvelles réflexions-actions dans l’espace public. Pour parvenir à cela, il faut la conjugaison des forces qu’elles soient publiques ou privées. C’est cela le fameux vivre ensemble que l’on peut appeler de nos vœux.

 

 

Propos recueillis par Francis Charhon.

 



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Charlotte Lambert

Voyageuse d'idées et jongleuse de mots, je suis Charlotte Lambert, une Spécialiste de l'Art de Rédiger tissant des histoires qui transcendent les frontières. Mon parcours à l'Institut Catholique de Toulouse a été le ferment de ma passion pour l'écriture. Tel un guide littéraire, j'explore les méandres des organisations internationales, les échos des événements mondiaux, les trésors du système éducatif, les énigmes des problèmes sociaux, et les horizons infinis du voyage. Mon stylo danse entre les lignes, infusant chaque article d'une authenticité inébranlable. Joignez-vous à moi dans ce périple où les mots sont les balises qui éclairent le chemin de la compréhension mondiale, où l'événementiel devient un kaléidoscope de perspectives, où l'éducation se dessine avec la richesse de l'avenir, où les enjeux sociaux prennent une nouvelle dimension et où chaque page est un pas vers l'ailleurs.

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