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Somalie : « Bilan », le premier média 100 % féminin qui brise les … – Le Monde


Ses doigts maquillés au henné courent sur le clavier. Dans la moiteur de Mogadiscio, Kiin Hasan Fakat, 27 ans, boucle une enquête sur le traitement réservé aux enfants handicapés mentaux dans les campagnes somaliennes. En face d’elle, dans le bureau exigu, des collègues préparent un sujet sur la menace que font peser sur les déplacés les pluies diluviennes entraînées par le phénomène climatique El Niño. Les six consœurs sont des pionnières : elles forment la rédaction de Bilan (« lumière », en somali), le premier média exclusivement féminin de Somalie, lancé en 2022 avec l’aide financière des Nations unies.

Kiin Hasan Fakat dans les locaux de « Bilan », à Mogadiscio, le 18 octobre 2023.

La petite équipe est hébergée dans les locaux de Dalsan Media, l’un des principaux groupes médiatiques somaliens, qui a intégré Bilan au sein de sa rédaction. Plusieurs fois par semaine, elle produit des reportages télévisés et des articles sur des sujets de société qui passent habituellement sous les radars, tels que l’addiction à la drogue dans les rues de Mogadiscio, ou pour soulever des tabous, comme les questions d’hygiène menstruelle à l’école. Les bureaux, situés à quelques encablures du centre-ville historique de la capitale, qui porte encore les stigmates des combats de rue, rappellent que la Somalie peine à émerger de l’interminable guerre contre le terrorisme islamiste, qui dure depuis 2006.

Le pays figure à la 141e position (sur 180) du classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières (RSF). Avec plus de 50 professionnels des médias tués depuis 2010 et des dizaines qui font régulièrement des séjours derrière les barreaux, c’est l’une des zones les plus dangereuses au monde pour les journalistes. Mais les attentats terroristes à répétition du groupe islamiste chabab (affilié à Al-Qaida) et la pression des autorités ne sont pas les seuls obstacles auxquels sont confrontées les journalistes de Bilan.

« On est là pour bousculer les mentalités »

En Somalie, où la charia cohabite avec le droit commun, « la rue n’accepte pas encore l’idée que des femmes seules viennent filmer ou faire des interviews », déplore Naciima Saed Salah, née au Somaliland, une région du nord dont l’indépendance autoproclamée n’est pas reconnue par la communauté internationale. « Nous vivons au sein d’une culture qui passe sous silence tous les sujets liés aux enfants ou aux femmes. On est là pour bousculer les mentalités ! », affirme la journaliste qui est, à 28 ans, la doyenne de Bilan.

Shukri Mohamed Abdi (à gauche), Naciima Saed Salah (au centre) et Farhio Mohamed Hussein au studio de « Bilan », à Mogadiscio, le 18 octobre 2023.

Parce que le média a un parti pris assumé pour les sujets liés aux femmes et parce qu’il est financé par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), « des internautes nous ont accusées d’être trop occidentales, de travailler contre les intérêts de l’islam, de vouloir changer la culture à la demande des Nations unies… », égrène la rédactrice en chef, Fathi Mohamed Ahmed. Récemment, le logo de Bilan a fait l’objet d’une controverse sur les réseaux sociaux. Des internautes ont comparé l’emblème multicolore du média au drapeau LGBTQI+.

Mais en un an et demi, la petite rédaction a aussi engrangé de beaux succès. Certains reportages de Bilan cumulent plus de 200 000 vues sur les réseaux sociaux et ses journalistes collaborent occasionnellement avec des médias internationaux, comme la BBC ou The Guardian. Dans un pays tiraillé par la corruption, la quasi-absence d’Etat et les conflits claniques, elles réussissent à faire émerger des sujets de société dans le débat public. Comme ce reportage sur un orphelinat de Mogadiscio « où les enfants vivaient dans des conditions déplorables faute de budget ; ça a fait le buzz, les internautes étaient outrés et le gouvernement a débloqué un budget spécial pour soutenir l’établissement », raconte Farhio Mohamed Hussein, 25 ans.

Bilan a également été l’un des premiers à parler de Roda Abdi Muse, la seule femme candidate à l’élection présidentielle du Somaliland. « Elle était presque invisible jusque-là et notre reportage, lu des centaines de milliers de fois, lui a offert une plate-forme pour se faire entendre pendant la campagne électorale », poursuit la journaliste.

Une bombe dans le restaurant maternel

Cette reconnaissance est précieuse pour Farhio Mohamed Hussein, qui a dû batailler contre sa famille pour devenir reporter vidéo. « Je mentais tous les jours, mes parents étaient convaincus que je suivais mes cours d’informatique alors que je préparais une licence de journalisme en ville. Le soir, je prétextais une rencontre entre amies alors que je présentais une émission dans une radio locale », se souvient la jeune femme au regard espiègle.

Shukri Mohamed Abdi (à gauche) et Farhio Mohamed Hussein préparent l’enregistrement d’une vidéo au studio de « Bilan », à Mogadiscio, le 18 octobre 2023.

Ce sont les Chabab que sa collègue Shukri Mohamed Abdi, elle, a dû braver. « Les islamistes refusent par principe qu’une femme soit journaliste ou qu’elle exerce une profession intellectuelle, alors dès mes débuts à la télévision locale, ils ont menacé ma famille de représailles si je continuais ma carrière », confie la jeune femme originaire de Baidoa, dans le sud du pays. Un jour d’octobre 2020, les Chabab ont mis leur menace à exécution en posant une bombe dans le restaurant de sa mère. Elle en est sortie miraculeusement vivante.

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Somalie : à Mogadiscio, la vengeance sanglante des Chabab

Pour ces journalistes, la prochaine étape consiste à étendre Bilan à d’autres villes de Somalie et de recruter de nouvelles femmes journalistes dans ce pays où les trois quarts de la population ont moins de 30 ans. « Nous sommes la preuve que leur rêve est possible », assure Kiin Hasan Fakat, dont la famille a fui la guerre civile dans les années 1990 pour s’installer au Kenya voisin. La jeune femme a grandi et a étudié à Dadaab, le plus grand camp de réfugiés au monde, avant de revenir en Somalie et de devenir membre du premier média féminin de son pays.



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Antoine Girard

Plongeant dans l'art de la plume avec une passion ardente, je suis Antoine Girard, un Artisan du Blogging tissant des récits qui embrassent le monde. Ma formation à l'École Nationale Supérieure de Chimie de Paris a enrichi ma pensée créative. Tel un alchimiste des mots, je distille des articles de nouvelles internationales tout en explorant un vaste horizon de sujets tels que le droit international, le sport, l'immobilier et l'industrie cinématographique. Transparence est mon credo, chaque article reflétant mon engagement envers l'authenticité. Rejoignez-moi dans ce voyage où les mots évoquent des images vivantes, où le droit se marie avec l'action, où les terrains de jeu se mêlent à l'écran argenté, et où chaque ligne écrit l'histoire de notre monde en mouvement.

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