Cinéma

La chronique de Magma: Earth’s Molten Core – Nanarland


 

Après les fastes années 70, le cinéma catastrophe a connu un relatif nouvel âge d’or durant la période comprise entre la deuxième moitié des années 90 et la première moitié des années 2000, avec des titres aux succès divers comme Titanic, Twister, Daylight, Le Jour d’Après, Armageddon ou encore Deep Impact. A l’aube du Troisième Millénaire, la démocratisation des effets spéciaux numériques permit à des petites maisons de production sans le sou de donner elles-aussi dans le disaster-movie et proposer des scènes pyrotechniques jusque-là impensables, en copiant la recette des blockbusters des grands studios, avec parfois cent fois, voire mille fois moins de moyens. C’est le cas de la mythique Cine Excel, reine du mockbuster ultra-fauché, qui nous livre ici sa version hard-discount de superproductions comme Le Pic de Dante et Volcano. Et comme d’habitude, le résultat est à la fois touchant, désopilant et profondément, intensément, exponentiellement naze.

 

 

A une époque où fleurissaient les téléfilms inoffensifs et interchangeables à base de fléaux en CGI bas de gamme, un objet comme Magma: Earth’s Molten Core sort tout de suite de la masse par sa nanardise quasiment palpable à l’oeil nu (oui, je sais qu’un oeil qui palpe, ça sonne bizarre). Sollicité pour remplacer en catastrophe le réalisateur Patrick G. Donahue (auteur de The Abominable), le scénariste et homme à tout faire Domingo Magwili nous livre un film à la fois exceptionnellement pauvre, et en même temps suffisamment généreux, rythmé et constant dans la nanardise pour éviter autant que possible les passages à vide qui rendent certaines productions Cine Excel aussi éprouvantes qu’amusantes. Vraie plus-value nanarde : le projet a été pensé et scénarisé comme un authentique blockbuster, sans se préoccuper de la faisabilité technique d’un film familial à grand spectacle ne disposant que d’un budget aussi serré que le kimono de Steven Seagal dans ses dernières productions. Peu importe l’absence totale de moyens, les auteurs essayent de nous en mettre plein la vue, avec ce mélange paradoxal propre à Cine Excel de roublardise, de débrouillardise, de maladresse, d’escroquerie, d’incompétence, d’ingéniosité, d’amour sincère du cinéma et d’inconscience qui fait qu’on aime tant ici s’infliger les films de David Huey, le Marius Lesoeur américain.

 

Les grands responsables de tout ça.

Cine Excel, le Nu Image du pauvre.

Dans un genre ô combien friand en productions aussi pétées de thunes que scénarisées et dialoguées avec les pieds, le script de Magma: Earth’s Molten Core se fait un devoir de n’oublier aucun cliché. Nous avons donc une galerie de personnages ultra-stéréotypés, dont nous suivons par petites tranches parallèles les péripéties face au cataclysme, après l’inévitable première demie-heure de présentation de ces archétypes dans leur vie “ordinaire” précédant le drame (la partie la moins amusante de ce genre de film, heureusement rehaussée ici par la misère stupéfiante de l’ensemble).

 


Le souffle épique de l’aventure, made in Cine Excel.

 

En guise de protagonistes principaux, nous avons l’habituelle famille américaine divisée que l’épreuve réunira à nouveau lors de la happy end (désolé pour le spoiler mais vous vous attendiez à une autre fin ?). Le père est un ancien capitaine de l’U.S. Navy au chômage, un dur à cuire aux mâchoires carrées donc, mais rongé par la culpabilité d’avoir ordonné un tir accidentellement responsable de la mort de civils. Il boit pour oublier ce traumatisme de guerre et par conséquent n’assume plus comme il le devrait son rôle de “chef de famille”. La mère – qui “veut toujours avoir le dernier mot” et n’arrête pas de rabaisser son pochetron suicidaire de mari – est une géologue tentant en vain d’alerter les autorités au sujet de l’activité sismique inquiétante du volcan endormi surplombant la ville. Le fils est un ado tête à claques qui part, sans prévenir personne, faire une randonnée avec ses amis au sommet du volcan (p’tit con, va !). Comme vous l’avez déjà deviné, le père prouvera à sa femme et à son fils qu’il tient à eux plus que tout et qu’il est un véritable héros en les sauvant tous du péril, dans une rédemption finale comme Hollywood les affectionne.

 

L’alcoolique dépressif le plus bodybuildé du monde (Jason Scott Johnson, un artiste martial qui jouait aussi dans “Reptilicant“).

L’actrice, productrice, mannequin, journaliste et philanthrope Tina-Desiree Berg, fidèle de Cine Excel et grande habituée des rôles olé-olé (voir “Bikini Hotel“). A propos de ce rôle de mère de famille, elle déclara sur le ton de la rigolade : “J’ai apprécié l’opportunité de garder mes vêtements pour une fois et de ne pas avoir à me trimballer toute nue sur le plateau pendant que les gars de l’équipe mataient mes nichons.”

 

A côté de nos héros, nous avons les personnages secondaires/chair à canon de service, dont un vieil Amérindien mystique (forcément mystique !) qui prévient les visages pâles que la prophétie se réalise et que le Grand Manitou en colère est sur le point de faire pleurer la montagne des larmes de feu. Il y a aussi un sénateur rond-de-cuir de passage dans la ville, ainsi que l’indispensable maire véreux doublé ici d’un capitaliste nanar. Notre ventripotent politicard n’a aucun mal à dissuader le mou sénateur de ne pas prêter attention aux mises en garde de l’héroïne, une hystérique qui préconise de faire évacuer la ville à la veille de la fête nationale, ce qui aurait des conséquences calamiteuses pour le tourism business, alors qu’il n’y a vraiment aucune raison de s’alarmer (vous avez tous les jours des gens qui meurent, ma bonne dame).

 

Le maire cabotine tellement les signes extérieurs de méchanceté qu’on se demande comment il a été élu. Euh, enfin ouais mais non, les Américains ont élu Donald Trump, alors mettons que je n’ai rien dit…

 

Nous avons aussi la vieille némésis de notre héros, son ancien subalterne dans la marine, qui l’avait poussé à bombarder les civils parce que c’étaient les ordres. Ce militaire teigneux et grimaçant ne peut pas piffrer le héros et se trouve à présent être le gradé en charge des opérations de sauvetage quand le volcan entre en éruption (vous en faites pas, le héros lui collera un gros pain dans la figure). Le maire et lui sont deux belles têtes de lard, incroyablement bêtes et en mode “surjeu intensif”. Il va sans dire que tous deux mourront victimes de leur propre stupidité (laquelle, j’insiste, bat vraiment des records), tandis que périront aussi quelques rôles secondaires gentils et autres figurants anonymes, histoire de fournir le quota de scènes d’émotion, et surtout d’effets spéciaux magnifiquement foireux.

 

Le mémorable Johnny Lawson, également à l’affiche de “The Abominable” et de “Internetrix”.

 

Car davantage que le catalogue de poncifs caricaturaux que constitue le scénario (mais pas bien pire que les scripts de certains films catastrophe à gros budget) ou que le jeu des acteurs qui oscille entre le correct et le franchement mauvais (mention spéciale aux deux méchants), tout le charme de Magma: Earth’s Molten Core vient de sa volonté, très louable, de tout montrer, plutôt que de suggérer ou de meubler éhontément, comme le ferait un banal DTV de chez The Asylum. Sauf que le problème avec Cine Excel, c’est qu’ils n’ont rien, mais vraiment rien du tout à montrer. Alors, comment faire ? C’est là que ça se corse. Vous aussi, vous n’avez pas un radis, mais vous rêvez de tourner votre blockbuster façon Roland Emmerich ou Michael Bay ? Cine Excel vous donne les bons tuyaux pour épater le grand public, qui n’y verra que du feu. N’hésitez pas à le refaire chez vous, les enfants…

 

Une superbe chute de mannequin en CGI.

Cine Excel, la boîte de prod tellement à la rue qu’ils n’ont même pas eu les moyens de filmer la façade d’une vraie clinique médicale et ont été obligés d’en bricoler une avec Paint !

Idem pour cette façade de bâtiment officiel.


Un hélicoptère jouet placé juste devant la caméra, avec les acteurs en arrière-plan pour truquer la perspective…

…et qu’on retrouve ici recyclé pour décorer le bureau du ponte de Washington !
A noter aussi que l’imprimante n’est même pas branchée au secteur…

 

Qui dit “film catastrophe” dit “foules de figurants hurlant de terreur au milieu du chaos”. Mais comment s’y prendre ? Facile ! Appliquez les méthodes de Dom Magwili, telles qu’il nous les a racontées en interview : recrutez des enfants et leurs parents à la sortie d’un club de gym en leur demandant si ça les brancherait d’apparaître dans un film de cinéma (réponse enthousiaste assurée) et demandez-leur de courir dans la rue en jouant la panique devant la caméra. Vos plans pourront même être recyclés dans un film de monstre géant. Vous faites un film sur une éruption volcanique mais n’avez pas de volcan sous la main ? Pas grave ! Prenez quelques stock-shots pourraves de documentaires sur les volcans, des films d’entreprise montrant des destructions d’immeubles, des images d’actualité sur les feux de forêt (c’est pas ça qui manque ces temps-ci), quelques fumigènes pour simuler les fumeroles et autres vapeurs toxiques au besoin, retouchez le tout avec de la lave en CGI moche, et voilà le travail. Vous voulez une scène choc où un personnage est englouti vivant dans la lave ? Demandez à votre comédien de s’asseoir au sommet de deux tables pliantes, posées en équilibre l’une sur l’autre, cadrez seulement le haut de son corps et faites-le basculer, en ajoutant au montage votre coulée de lave numérique !

 

Du grand spectacle à la portée de toutes les bourses.

Un fond bleu qui ferait presque illusion si l’éclairage était raccord.

 

Il vous faut des séquences de sauvetage en hélicoptère ? Pas de lézard ! Prenez tous les stock-shots d’hélicos qui vous tombent sous la main, au besoin n’hésitez-pas à filmer vous-même à la sauvette un hélicoptère de l’armée passant dans le ciel, filmez vos acteurs à l’intérieur d’un pick-up dont le fond sera customisé avec des housses en mousse, mettez-leur un casque et une oreillette sur la tête, faites trembloter l’objectif de votre caméra, ajoutez des bruits de pales au montage, et c’est dans la boîte ! Vous devez aussi filmer une scène se déroulant dans un sous-marin ? Décorez votre garage avec plein de vieux ordinateurs, tout un bric-à-brac qui fera office de moniteurs de contrôle et d’écrans radars high tech, fixez au plafond un tuyau en guise de périscope… Pas grave si les murs et le sol sont en béton, vous n’aurez qu’à cadrer serré. Et ajoutez au montage quelques stock-shots et un sous-marin en images de synthèse. Idem si vous voulez tourner une scène dans un porte-avions de l’U.S. Navy, le combo stock-shots + CGI + garage est toujours gagnant.

 

Le bord de casquette au premier plan, c’est tellement mignon. Il n’y avait vraiment pas mieux en stock comme prise de vue ?

Plan 9 from Cine Excel.

Quelques stock-shots flous montés de manière aléatoire et un comédien avec un casque qui fait semblant de…
Si ça a marché en Turquie, y’a pas de raison que ça fonctionne pas ailleurs.

La magie de Cine Excel.

 

Outre la candeur réjouissante des effets spéciaux, le film est pimenté par un autre élément révélé par Domingo Magwili en interview, à savoir ces moments où le monteur s’est aperçu qu’il manquait des plans et a dû ruser pour faire tenir l’histoire à peu près debout. Cela nous vaut de nombreuses ellipses déstabilisantes et des rebondissements surprenants. Ainsi cette scène où le héros pénètre dans une base militaire (dont tout le décor se limite à un pauvre portail de garage) et dérobe on ne sait trop comment un sous-marin (apparemment, la sentinelle s’en va faire pipi). Un peu après, le méchant Johnny Lawson sort de nulle part pour braquer son flingue sur notre héros, après s’être téléporté comme par enchantement depuis son porte-avions jusqu’à l’intérieur du sous-marin immergé au fond de l’océan ! Cherchez pas, c’est la magie du cinéma. De toutes façons, il faut s’attendre à tout dans un film dont le héros lance un déterminé “We’ve got to kill this volcano!” avant de faire péter la face au méchant volcan à coups de missiles en CGI dignes d’un jeu vidéo des années 90, solution radicale et efficace contre les éruptions volcaniques (ça se passe comme ça dans la vraie vie, n’importe quel vulcanologue vous le confirmera).

 

Un drapeau accroché au grillage, un casque en plastoc, un semblant d’uniforme… Voilà votre base militaire de l’US Navy.

Notre héros et son sidekick chipant un sous-marin nucléaire.

Cine Excel est fière de vous présenter son remake de “Sauvez le Neptune”.

Et maintenant, voici notre grand jeu concours : arriverez-vous à deviner laquelle de ces deux images est un stock-shot ?

 

Même s’il est souvent un peu hardcore à se farcir, Magma: Earth’s Molten Core est un bon nanar, qui n’a pas du tout les moyens de ses ambitions, mais se révèle bien plus généreux en moments de bravoure que certaines productions plus fortunées. Les gars de Cine Excel avaient certes un gros sens du marketing et de l’opportunisme commercial, inversement proportionnel à leur sens de la mise en scène, mais c’étaient aussi des rêveurs, des passionnés, des gens qui aiment sincèrement le cinéma populaire. Ils avaient juste un peu tendance à faire n’importe quoi à chaque fois qu’une caméra leur tombait sous la main. Gloire à eux !

 

Un morceau de bravoure directement pompé sur “Mystérieuse Planète” !
(avec une comédienne qui a très clairement les pieds au sol, ce qui fait qu’on n’y croit pas un instant)

Pour conclure, je laisse le mot de la fin à John Nada, qui résumait parfaitement le film sur le forum :

“Magma: Earth’s Molten Core”, c’est tellement fauché, tellement mauvais… tellement Cine Excel. Il y a vraiment un fossé énorme avec la période “Future War” du studio. Magma, c’est un film-catastrophe catastrophique, un “film à gros budget” sans budget, bricolé avec rien du tout : quelques acteurs non-payés filmés dans un cagibi, des stock-shots de 3ème choix, des effets spéciaux qui feraient pouffer de rire Isaac Nabwana et le public ougandais… la misère absolue. L’image est moche, le son dégueulasse. Ce film, c’est presque une blague.

 

Mais comment font-ils ?



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Antoine Girard

Plongeant dans l'art de la plume avec une passion ardente, je suis Antoine Girard, un Artisan du Blogging tissant des récits qui embrassent le monde. Ma formation à l'École Nationale Supérieure de Chimie de Paris a enrichi ma pensée créative. Tel un alchimiste des mots, je distille des articles de nouvelles internationales tout en explorant un vaste horizon de sujets tels que le droit international, le sport, l'immobilier et l'industrie cinématographique. Transparence est mon credo, chaque article reflétant mon engagement envers l'authenticité. Rejoignez-moi dans ce voyage où les mots évoquent des images vivantes, où le droit se marie avec l'action, où les terrains de jeu se mêlent à l'écran argenté, et où chaque ligne écrit l'histoire de notre monde en mouvement.

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