Problèmes sociaux

Gérard Lecointe, militant contre la pauvreté : « La misère abîme celui qui l’habite » – La Croix


En juin, nous avions rencontré Gérard Lecointe, 74 ans, pour un article de La Croix sur les archives du Centre de mémoire et de recherche Joseph-Wresinski, qui consigne les traces du vécu de la grande pauvreté dans 32 pays, et que l’Unesco vient d’inscrire
dans son registre international « Mémoire du monde ».

Celui qui milite contre la pauvreté a écrit un livre sur sa propre histoire. Enfant, il vivait dans des baraquements que les voisins appelaient la cour des miracles. À 10 ans, il a été placé, sans qu’on lui dise pourquoi. Puis, à sa majorité, il a été renvoyé chez ses parents. Il en est parti pour vivre dans la forêt, puis à droite à gauche, faisant des petits boulots quand il le pouvait. Il restera très longtemps sans domicile. La rencontre d’ATD Quart Monde changera sa vie, en lui donnant le goût du savoir et du débat. Désormais, il a un toit sur la tête et vit dans un studio HLM du Val-d’Oise.

La Croix L’Hebdo : Qu’est-ce qui vous fait vous lever le matin ?

Gérard Lecointe : J’ai des convictions spirituelles, c’est très important pour moi. Chaque matin, je dis merci pour la journée qu’on me donne. Je demande que mon cœur et mon regard soient là où ils devraient être. Si on me demande du pain, si j’en ai, je le donne. Mais il faut aussi savoir dire non. Il y a une personne qui me demande parfois s’il peut prendre une douche chez moi. Je lui dis : « D’accord, mais tu nettoies derrière toi. » Vous savez, la misère abîme celui qui l’habite, mais elle n’a ni nationalité ni frontière.

J’ai vécu des années et des années dans les bois et dans la rue. J’ai honte de le dire, mais j’ai dû parfois voler pour manger. Toutefois, je n’ai jamais agressé personne. J’ai dû me laver dans des lavoirs. On perd sa dignité quand on ne peut pas se laver. Quand on m’a ramassé dans la rue, j’ai été hospitalisé longtemps pour mes problèmes de jambes. Le temps d’être opéré, j’ai été allongé pendant deux ans et demi. Aujourd’hui, j’ai un toit au-dessus de la tête et c’est le plus important. Je vis dans un appartement HLM à Saint-Ouen-l’Aumône (Val-d’Oise). Je ne sais pas ce qui arriverait si je le perdais.

Au quotidien, ça se passe comment ?

G. L. : Je vais sur mes 75 ans. Je suis malade. J’ai un pacemaker. J’ai besoin d’oxygène. À la maison, je peux me déplacer avec mes cannes anglaises. Mais, pour sortir, j’ai besoin d’un fauteuil roulant. Chaque matin, je laisse ma porte ouverte. Une auxiliaire de vie vient me laver et m’habiller. Ce n’est pas facile à accepter. Certaines sont gentilles. Mme Odette, qui est venue ce matin, est adorable. J’ai aussi des infirmières qui viennent me faire mon pilulier et les prises de sang.

Quand j’ai besoin, et que je trouve un bus qui a ce qu’il faut pour faire monter les fauteuils roulants, je vais au Leclerc faire mes courses. J’en ai pour 20 à 25 € par semaine. Mais c’est de moins en moins tenable car les prix ont beaucoup augmenté. Je vis avec juste ma petite retraite alors je calcule tout. Je reçois aussi de l’aide du Secours populaire. L’après-midi, je me repose. Je ne peux rien faire car je suis trop fatigué.

En qui avez-vous confiance ?

G. L. : La confiance, c’est un mot que j’ai des difficultés à utiliser. Mais j’ai confiance en ATD Quart Monde. Il y a très très longtemps, après avoir été hospitalisé, un médecin m’a présenté à Joseph Wresinski (le fondateur de l’association, NDLR) et j’ai fait connaissance des gens d’ATD. J’ai notamment fréquenté l’université populaire, à Paris, rue des Grands-Degrés. On n’était alors pas loin de 100 personnes dans ce qu’on appelait « la cave » ! Moi qui me croyais seul, j’ai compris qu’on était nombreux à avoir les mêmes problèmes et que ce qu’on avait à dire avait une valeur. L’université populaire a été ma Sorbonne à moi. Ils ont une façon de vous écouter, de vous regarder, qui fait chaud au cœur.

Et puis j’y ai fait des rencontres, comme Mme Geneviève de Gaulle-Anthonioz (qui fut présidente d’ATD pendant trente-quatre ans), avec qui j’ai beaucoup œuvré, mais aussi les militants d’ATD Val-d’Oise, ainsi que Bruno et Geneviève Tardieu (respectivement ancien directeur et responsable des relations internationales et du plaidoyer d’ATD), que j’adore. Grâce à ATD, j’ai écrit mon histoire dans un livre qui a été publié (1). J’ai gagné le troisième prix des lecteurs du Pèlerin. Ça a rempli un peu le frigo !

Une scène qui vous a marqué récemment ?

G. L. : Il y a quelques jours, je n’étais pas bien, j’ai manqué de respiration. Je n’avais pas mangé depuis trois jours. J’ai appelé la téléassistance et les pompiers m’ont emmené à l’hôpital de Pontoise. Ils m’ont gardé pendant deux jours. Ils m’ont donné des antibiotiques, des aérosols, et ils m’ont nourri.

Quand je suis rentré chez moi, j’ai eu besoin de médicaments. Je pensais que je n’aurais rien à payer car je suis remboursé à 100 %. Mais ce médicament-là n’est pas pris en charge. J’ai dû donner les 10 € qui me restaient. Ce genre de choses me perturbe, je suis humilié dans ma dignité.

Quelque chose qui vous changerait la vie, là, tout de suite ?

G. L. : Ce qui serait bien, c’est qu’on n’ait plus besoin d’aller pleurer dans les associations pour avoir à manger et un toit sur la tête. Chaque être humain a le droit au respect et à la dignité. Ce serait mon paradis à moi, ça. Mais, pour l’instant, j’ai du mal à le trouver, mon paradis.

Et pour demain, une idée pour changer le monde ?

G. L. : C’est une idée toute simple : faites-vous à tous un compliment, ou un encouragement, le matin et abordez la journée avec calme et détermination. Si vous avez de quoi remplir votre assiette, vous pouvez donner. Et le soir, pardonnez-vous de votre journée, de ce que vous avez fait ou pas fait. Grâce à ça, j’ai appris à m’accepter comme j’étais. Aujourd’hui, je me suis pardonné de toute la haine que j’avais en moi. Ça m’a fait beaucoup de bien.



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Charlotte Lambert

Voyageuse d'idées et jongleuse de mots, je suis Charlotte Lambert, une Spécialiste de l'Art de Rédiger tissant des histoires qui transcendent les frontières. Mon parcours à l'Institut Catholique de Toulouse a été le ferment de ma passion pour l'écriture. Tel un guide littéraire, j'explore les méandres des organisations internationales, les échos des événements mondiaux, les trésors du système éducatif, les énigmes des problèmes sociaux, et les horizons infinis du voyage. Mon stylo danse entre les lignes, infusant chaque article d'une authenticité inébranlable. Joignez-vous à moi dans ce périple où les mots sont les balises qui éclairent le chemin de la compréhension mondiale, où l'événementiel devient un kaléidoscope de perspectives, où l'éducation se dessine avec la richesse de l'avenir, où les enjeux sociaux prennent une nouvelle dimension et où chaque page est un pas vers l'ailleurs.

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