Problèmes sociaux

Tentations gauchistes dans la famille libérale – Le Temps



Le courant libertaire américain

Le courant libéral américain est en pleine recomposition. Né plus tardivement que son pendant européen, son combat pour la liberté s’est forgé sur d’autres thèmes au XIXe siècle, contre l’esclavage plutôt que contre le socialisme. Comment peut-il se définir aujourd’hui? Quelles sont les nouvelles tendances?

Les principaux courants qui le traversent sont présentés dans The Individualists, un livre centré sur l’histoire intellectuelle du mouvement libertaire, et publié par le philosophe Matt Zwolinski et John Tomasi, président de l’Heterodox Academy, à New York (Princeton University Press, 432 pages, 2023).

Les Américains emploient le terme de «libertaire» après que, depuis environ un siècle, celui de «libéral» y a pris un sens opposé à celui que l’on rencontre en Europe. Là-bas, ce terme fait référence à une définition marxiste de la liberté, c’est-à-dire à la détention de droits sociaux et matériels (droits à). On parle ainsi de liberté positive. A l’inverse, en Europe, les libéraux se réfèrent à une liberté négative (absence de contrainte d’une personne, ou de l’Etat, sur une autre). Le terme de «libertaire» reprend aux Etats-Unis le concept de liberté négative cher aux libéraux européens.

Avant d’évoquer les tendances libertaires récentes, il importe de citer les valeurs sur lesquelles chaque courant se retrouve. Zwolinski et Tomasi définissent six marqueurs fondamentaux: la propriété privée, le scepticisme à l’égard de l’autorité, les marchés libres, l’ordre spontané, l’individualisme et la liberté négative. Chacun de ces marqueurs est à considérer non comme un idéal, mais comme un impératif absolu.

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Sur le plan historique, la chute du mur de Berlin a provoqué une crise d’identité au sein des libertaires et la formation de ce que Zwolinski et Tomasi nomment la 3e vague libertaire. La 2e vague est celle de l’après-guerre, avec des figures telles qu’Ayn Rand, Murray Rothbard et Robert Nozick; la 1re étant celle des pionniers, au XIXe siècle, avec Benjamin Tucker et Lysander Spooner.

Deux camps se sont alors progressivement formés ces dernières années, selon Zwolinski et Tomasi. Le premier est qualifié de «paléo-libertarianisme», le deuxième, plus à gauche, celui des libertaires de gauche.

Le paléo-libertarianisme est issu des efforts de Llewelyn Rockwell, président et fondateur du Ludwig von Mises Institute. Il cherche à se rapprocher de la droite conservatrice et de ses valeurs culturelles (famille, église, valeurs occidentales). Son engagement conservateur le conduit à revendiquer une politique extérieure isolationniste et à s’en prendre à une politique de l’immigration que les paléo-libertarianistes jugent trop laxiste. Sans surprise, certains d’entre eux ont soutenu Donald Trump en 2016 et en 2020.

Les libertaires de gauche

Un deuxième courant, qui reprend aussi les six marqueurs libertaires cités plus haut, s’est tourné vers des thèmes chers aux démocrates américains, tels que la valeur morale de l’égalité, le féminisme (lutte contre la pornographie), les discriminations et la lutte contre la pauvreté par une redistribution étatique.

Les deux auteurs de The Individualists avouent faire partie de ce courant. Matt Zwolinski a lancé en 2011 son blog «Blooding Heart Libertarians» («libertaires purs et durs»), cherchant à lier la défense des marchés libres chère à Friedrich Hayek et celle de la justice sociale selon John Rawls. John Tomasi a, lui-même, publié un ouvrage qui vise à créer un pont entre ces deux écoles de pensée apparemment contradictoires (Pour Hayek, le terme de justice sociale est une aberration, ndlr). Autre signe de cet attrait pour des sujets chers aux démocrates: Students for liberty, une organisation d’étudiants libéraux créée en 2008, s’est elle aussi intéressée à des thèmes tels que l’intersectionnalité, les discriminations et le racisme.

Si ce rapprochement avec les démocrates est apparu essentiellement dans les milieux académiques, il s’est progressivement étendu à d’autres cercles. Deux chercheurs ont démissionné de l’institut Cato, un représentant du libéralisme classique, en raison de leur positionnement plus à gauche avant de créer le Niskanen Center, un think tank qui aimerait fusionner les idées libérales et démocrates dans ce qui devient une forme de «Rawlsekianism».

Si les libéraux ont toujours défendu le capitalisme en tant que système économique capable de favoriser les échanges volontaires, la croissance et la liberté individuelle, les libertaires de gauche lui reprochent d’être «injuste» à l’égard des salariés.

Ces défenseurs des travailleurs entendent que les salariés profitent davantage du fruit de leur travail à travers de meilleures libertés d’échanges et une autre réorganisation du travail qui fait penser un peu à Proudhon (par opposition au concept de lutte des classes de Marx). Pour eux, cet objectif de justice ne doit pas passer par une augmentation des pouvoirs de l’Etat (forcément coercitif), ni d’ailleurs des syndicats, en raison des leurs instruments de contraintes collectifs (grèves, réglementations). Pour les libertaires de gauche, le socialisme est compatible avec la liberté individuelle à condition que l’Etat, fort de son monopole de la violence, ne s’en mêle pas.

Afin d’améliorer le système économique, les libertaires de gauche reprennent aussi l’idée d’un revenu de base inconditionnel. Selon les auteurs, cet instrument apporte une aide aux plus démunis sans trop réduire la liberté individuelle par le prélèvement d’un impôt.

Augmenter la croissance, la liberté et l’Etat?

Les libertaires «purs et durs» sont critiqués non seulement par les «paléo-libertaires» mais aussi par des penseurs tels que l’économiste Tyler Cowen, auteur du blog «Marginal révolution». Ce dernier entend réduire la pauvreté par une intervention étatiste à condition qu’elle accroisse les infrastructures et le fonctionnement du marché, par exemple à travers des programmes en faveur du nucléaire et de la recherche spatiale. Ce mouvement est étiqueté «state-capacity libertarianism». Il prend ses distances avec la gauche qui veut augmenter les transferts sociaux et plaide plutôt pour accélérer la croissance économique. Avec lui, l’augmentation de la liberté irait de pair avec celle de l’Etat. Serait-il vraiment possible d’augmenter simultanément la richesse, la liberté positive et l’Etat?

L’émergence de courants n’est pas un phénomène nouveau au sein de la famille libérale. Les différences sont considérables entre les thèses objectivistes d’Ayn Rand – sa philosophie de l’égoïsme – et de l’ordolibéralisme allemand qui accorde un rôle clé à l’Etat, dont celui de créer un cadre normatif permettant une concurrence non faussée. Les tendances américaines au rapprochement avec les démocrates ou les républicains supposent toutefois de marier les contraires. Les tendances américaines au rapprochement avec les démocrates ou les républicains supposent toutefois de marier les contraires.

Le financement des think tanks

La survie de ces mouvements n’est pas seulement liée à celle de leurs chefs de file et à l’accueil de leurs nouvelles idées. Elle est aussi fonction de leur financement.

Les libertaires sont pro-business, mais leurs relations avec leurs donateurs sont très instables. Les défenseurs de la liberté individuelle ont longtemps bénéficié de ressources financières de grands entrepreneurs: Les frères Koch, par exemple, ont soutenu d’innombrables laboratoires d’idées, du Cato Institute au magazine Reason en passant par le Mercatus Center à l’Université Georg Mason. Le Volker Fund a, quant à lui, financé la chaire de Friedrich Hayek à l’Université de Chicago, ainsi que la Société du Mont-Pèlerin, le groupe de réflexion libérale le plus connu, créé en 1947 sur les hauteurs de Vevey.

Mais les entreprises préfèrent financer un parti qu’un think tank. Le montant serait de 125 millions de dollars par an pour les think tanks libéraux américains, alors que les fonds levés lors de la campagne présidentielle de 2016 se sont élevés à 1,5 milliard de dollars. Une question de pragmatisme et de rentabilité! Il est vrai aussi que des laboratoires d’idées défendent des thèses trop radicales aux yeux des entrepreneurs et n’obtiennent qu’avec peine les fonds nécessaires à leur développement. Le débat d’idées est donc aussi économique que philosophique.

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Charlotte Lambert

Voyageuse d'idées et jongleuse de mots, je suis Charlotte Lambert, une Spécialiste de l'Art de Rédiger tissant des histoires qui transcendent les frontières. Mon parcours à l'Institut Catholique de Toulouse a été le ferment de ma passion pour l'écriture. Tel un guide littéraire, j'explore les méandres des organisations internationales, les échos des événements mondiaux, les trésors du système éducatif, les énigmes des problèmes sociaux, et les horizons infinis du voyage. Mon stylo danse entre les lignes, infusant chaque article d'une authenticité inébranlable. Joignez-vous à moi dans ce périple où les mots sont les balises qui éclairent le chemin de la compréhension mondiale, où l'événementiel devient un kaléidoscope de perspectives, où l'éducation se dessine avec la richesse de l'avenir, où les enjeux sociaux prennent une nouvelle dimension et où chaque page est un pas vers l'ailleurs.

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