Politique

«Notre temps libre ne doit pas être accaparé par l’économie de … – Le Figaro


ENTRETIEN – La Fondation Jean-Jaurès vient de publier une note intitulée «L’État à la recherche du temps perdu». Son auteur, Paul Klotz, plaide pour une vraie politique du temps libre, qui permette de simplifier la réflexion sur soi et les usages que l’on fait de ces moments de vie.

Paul Klotz est normalien, spécialisé en droit et en économie et diplômé de Sciences Po Paris. Il vient de publier une note pour la Fondation Jean-Jaurès intitulée «L’État à la recherche du temps perdu» .


LE FIGARO. – Le mouvement contre la réforme des retraites a remis au cœur du débat public la question du travail. Le Covid n avec les confinements, a également contribué à repolitiser la question du temps libre. Assise-t-on à une mutation de notre rapport au temps?

Paul KLOTZ. – Une statistique dans les enquêtes «emplois du temps» de l’Insee a montré que nous avons perdu douze minutes de temps libre entre 1986 et 2010. Le temps a toujours été éminemment politique, et ce depuis le Moyen-Âge avec l’apparition de l’horloge mécanique en 1280 qui était une manière de contester le pouvoir de l’Église et des clochers. Depuis la pandémie, la dimension politique du temps est centrale. Elle a remis la question du «bien vivre» au centre du débat public. On l’a vu avec des initiatives comme «la ville du quart d’heure». Le débat sur la réforme des retraites le montre aussi. Beaucoup de contestataires estimaient qu’on leur volait du temps libre et du temps de vie disponible. On assiste à une repolitisation du temps avec en question centrale, le numérique.

Quel regard portez-vous sur le phénomène de « grande démission » ? Peut-on s’attaquer au temps libre sans repenser notre rapport à l’effort?

Ce que l’on a vu aux États-Unis avec ce phénomène de la «grande démission» était jusqu’ici peu visible dans les statistiques en France. Il s’agit de la question du sens donné au travail. Elle tient d’une part à des phénomènes structurels sur des activités professionnelles qui véhiculent peut-être moins de sens qu’auparavant. C’est la théorie des «bullshit jobs» de David Graeber. Le temps libre, c’est celui qui est hors des activités professionnelles. Il n’est pas prédestiné dans la vie des individus à l’effort mais il à la vie familiale ou à la vie associative. Ce temps perdu est pourtant essentiel: il sert à animer la vie de la cité par l’activité associative qui tend à disparaître aujourd’hui. C’est un temps qui peut être consacré à une simplification à notre rapport aux équilibres du vivant. Dans La Société de consommation, le philosophe Jean Baudrillard dit que l’on a supprimé la valeur objet-temps au profit de la valeur mode. On est dans une forme de surconsommation rapide qui participe à une accélération du temps. Plutôt que l’effort au sens propre, il nous faut avant tout procéder à un travail de simplification de réflexion sur soi et des usages que l’on fait du temps.


Pour freiner cette « fabrique à crétins », il faut une action publique déterminée qui puisse mesurer les effets produits sur les jeunes.

Paul Klotz

Ce temps libre est pour moitié absorbé par les écrans. Grâce à la technologie, nous avons gagné du temps, mais n’avons jamais paru si pressés…

Dans son livre Accélération : une critique sociale du temps, Hartmut Rosa montre qu’il y a d’abord un sentiment d’accélération du temps : il y a des progrès techniques très soutenus, des changements culturels très nombreux, des modes qui reviennent sans cesse, et une culture de l’urgence qui s’est instituée dans les débats politiques. Tout cela participe d’une forme de compression du temps ressenti. Même si on dispose quantitativement de plus de temps, du fait des réformes de votre travail, de l’automatisation des tâches domestiques, il y a une diminution qualitative du temps puisqu’en 2022, un Français passait 2h26 minutes sur internet contre 30 minutes en 2010. Nous faisons face à un phénomène extrêmement rapide dont on peine à mesurer les conséquences aujourd’hui. Il nous faut réfléchir autour de l’objet «temps» qui a complètement disparu de l’action publique.

Comment éviter que le temps libre ne devienne «une fabrique à crétins»?

Le principal enjeu, c’est la question des jeunes. Aujourd’hui, un jeune passe en moyenne 19 heures par semaine sur internet et 9 heures supplémentaires à jouer aux jeux vidéo. Le temps passé sur ces écrans est supérieur au temps qu’il passe au collège (environ 26 h). Je ne dis pas que tous les usages du numérique sont néfastes, mais on n’a pas assez de recul sur les phénomènes d’addiction, de santé mentale qu’engendrent ces utilisations du numérique. Pour freiner cette «fabrique à crétins», il faut une action publique déterminée qui puisse mesurer les effets produits sur les jeunes. La loi du 7 juillet 2023 sur la majorité numérique a pour objet, de publier dans un an, un rapport écrit par le gouvernement à destination du parlement sur les effets de la surexposition des jeunes aux écrans sur la santé mentale et les capacités cognitives.


Il faut renouer avec l’horizon de la classe verte. Dans les années 1950, l’État était l’organisateur de colonies de vacances : il a complètement perdu cette fonction.

Paul Klotz

Et comment éviter qu’il soit colonisé par l’économie de marché?

On touche ici au lien particulier du temps libéré avec, d’une part, l’écologie et, d’autre part, la vivacité. Aujourd’hui, le temps est plutôt accaparé par l’économie de marché. Les réseaux sociaux prospèrent sur des revenus qui sont liés à l’attention des individus. Il y a un travail à faire de recentrement de l’individu autour des enjeux politiques majeurs de demain, comme la crise de confiance à l’égard de la démocratie et la crise climatique. Comment faire pour que le temps libéré se recentre sur ces éléments ? Dans ma note, je plaide pour une intervention de l’État avec la création d’un organe qui puisse centraliser les compétences de différents ministères, celui de la Culture, du Travail, et de l’Éducation nationale. Cet organe aurait vocation à construire une véritable politique du temps libre incitatif dans laquelle il favoriserait l’épanouissement par exemple dans le domaine environnemental. Il faut renouer avec l’horizon de la classe verte. Dans les années 1950, l’État était l’organisateur de colonies de vacances : il a complètement perdu cette fonction. Ce sont autant d’éléments qui peuvent rapprocher les citoyens de la réalité du monde sensible et les éloigner de ce potentiel accaparement par l’économie de marché.

Le temps libre a longtemps été un champ de conquêtes pour la gauche. Aujourd’hui, si le débat sur la semaine de quatre jours semble s’immiscer sur le devant de la scène, une partie de la gauche s’attaque aux loisirs qui occupent notre temps libre : le barbecue ; le Tour de France… N’est-ce pas contreproductif ?

Au-delà de la gauche, toute pensée politique porte sur le temps. Elle ne pourrait pas se faire en étant prescriptive ; l’État ne peut pas être un prescripteur moral et par conséquent le gouvernement. Il y a un travail de pédagogie à faire. Du point de vue environnemental, la consommation de viande peut favoriser les émissions de gaz à effet de serre, pour reprendre l’exemple de Sandrine Rousseau. Néanmoins, le principal intérêt d’une politique «en libre» consiste à dire: «regardez le temps qu’on vous vole – puisque nous parlions d’économie de marché – utilisons ce temps pour forger quelque chose qui pourrait être notre nouveau bien commun. Reprenons les activités militantes, politiques, associatives. Prenons le train plutôt que l’avion. Redécouvrons le bonheur de la lenteur et un sens de l’envie qui sert à fertiliser les imaginaires des individus.»

Dans «L’Argent», paru en 1913, Charles Péguy relate la transformation du rapport au temps que la modernité inaugure, au profit d’une course toujours plus folle à la recherche du profit : «De mon temps, écrit-il, tout le monde chantait. (Excepté moi, mais j’étais déjà indigne d’être de ce temps-là.) […]. Il n’y avait pas cette espèce d’affreuse strangulation économique qui à présent d’année en année nous donne un tour de plus. On ne gagnait rien ; on ne dépensait rien ; et tout le monde vivait.» Comment retrouver cette aptitude à chanter ?

Dans l’un de ses poèmes, René Char écrivait «Hâte-toi de transmettre / ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance / effectivement tu es en retard sur la vie». Nous avons perdu une forme de prise sur la réalité du monde, sensible, sur ce qui fait notre bien social, sur certaines émotions qui lient les individus entre eux. Ces éléments-là sont dissolus dans l’attention qu’on constate numérique et dans la surconsommation. C’est une forme de posture au monde qu’il faut retrouver via des politiques novatrices une économie comme les colonies de vacances. La Corée du Sud fait face à un problème d’addiction numérique chez les plus jeunes. Les autorités ont créé des camps de désintoxications où l’usage du téléphone et drastiquement limité. Mais au-delà de la question du numérique, il faut défendre une forme de décélération du temps avec des solutions à développer pour favoriser, par exemple, l’engagement associatif. Dans les entreprises des congés associatifs pourraient être ainsi créées.



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Lucas Leclerc

Tel un mélodiste des pixels, je suis Lucas Leclerc, un Compositeur de Contenus Digitaux orchestrant des récits qui fusionnent la connaissance et l'imagination. Mon passage à l'Université Catholique de Lyon a accordé une symphonie à ma plume. Telle une partition éclectique, mes écrits se déploient des arcanes de la sécurité internationale aux méandres de la politique, des étoiles de la science aux prédictions des bulletins météo. Je navigue entre les lignes avec la même aisance qu'un athlète soucieux de sa santé. Chaque article est une note de transparence, une mélodie d'authenticité. Rejoignez-moi dans cette composition numérique où les mots s'entremêlent pour former une toile captivante de connaissances et de créativité, où la sécurité mondiale danse avec les étoiles, où les sphères politiques se fondent avec la météorologie, et où chaque paragraphe est une sonate pour la compréhension globale.

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