Sécurité internationale

Pierre Madelin : « Pourquoi l’écofascisme nous menace » – L’Obs


Ce ne sont que quelques phrases rédigées par une bande d’assassins. Mais leur surgissement, à si peu de temps d’intervalle, est troublant. Le 15 mars 2019, Brenton Tarrant, terroriste d’extrême droite, abattait 51 personnes dans deux mosquées à Christchurch (Nouvelle-Zélande). Avant la tuerie, il avait diffusé un texte : « Je me considère comme un écofasciste. […] L’immigration et le réchauffement climatique sont deux faces du même problème. […] Il faut tuer les envahisseurs, tuer la surpopulation et ainsi sauver l’environnement. »

Le 3 août de la même année, Patrick Crusius exécutait à l’arme automatique 22 immigrés mexicains à El Paso (Etats-Unis). Son manifeste tempêtait : « Le mode de vie américain est en train de détruire l’environnement de notre pays. » Et revendiquait « de réduire le nombre de gens qui consomment des ressources » pour que « notre mode de vie [puisse] devenir un peu plus viable sur le long terme ». Le 14 mai 2022, Payton Gendron tuait 10 personnes dans un supermarché de Buffalo (Etats-Unis) fréquenté par des Afro-Américains. Très inspiré par Tarrant, il avait lui aussi mis en ligne un long texte, dont une des parties était intitulée : « Le nationalisme vert est le véritable nationalisme. »

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Ces massacres rapprochés ont ébranlé l’essayiste Pierre Madelin, traducteur de grands penseurs écolos (Arne Næss, Val Plumwood, etc.). « Peut-être étaient-ils le signe encore peu perceptible d’un basculement à l’œuvre ? Celui d’une alliance objective entre le vert et le brun ? », s’est demandé celui qui interviendra au festival arlésien Agir pour le vivant, dont « l’Obs » est partenaire. Lui n’a pas cherché, contrairement à quelques essayistes hostiles aux écologistes (Luc Ferry, Pascal Bruckner, Philippe Val, etc.), à aller traquer de supposés relents antihumanistes, voire fascisants, dans les idées des Verts.

Il s’est plutôt demandé s’il ne serait pas tentant pour l’extrême droite des pays industrialisés de récupérer la cause environnementale pour faire avancer ses ambitions autocratiques et intolérantes. « La réponse, hélas, est oui. » Elle a donné lieu à un essai, « la Tentation écofasciste » (Ecosociété, 2023), dans lequel Madelin imagine des scénarios possiblement inquiétants pour le futur.

La Nouvelle Droite

Certes, vu de France et vu de 2023, l’alliance entre rhétorique populiste et écologie paraît fort improbable ! Le programme du Rassemblement national aux dernières présidentielles consistait, schématiquement, à tout miser sur le nucléaire et à vitupérer platement « l’écologie punitive et de la mauvaise conscience ». Pourtant, soutient l’essayiste, « il existe bien un corpus idéologique d’une droite extrême française authentiquement écologiste, dans laquelle le RN commence à piocher » : celle de la Nouvelle Droite, fondée au début des années 1970 par Alain de Benoist.

« Depuis le début des années 1990, ce courant, incarné notamment par la revue ‘‘Eléments’’, défend l’idée que les ethnies et les cultures sont implantées dans des territoires cohérents et harmonieux qui ne doivent pas être envahis par des ‘‘allochtones’’, c’est-à-dire des éléments étrangers décrits comme perturbateurs. L’analogie avec les écosystèmes dont on défend l’intégrité contre les espèces invasives est évidemment mise à contribution. » Une forme « verdie » de grand remplacement, en somme.

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Faut-il craindre la récupération de l’écologie par l’extrême droite ?

Le concept de « biorégion », forgé par de Benoist, n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Quand Jordan Bardella, numéro un du RN lance sur CNews : « Le meilleur allié de l’écologie, c’est la frontière », cela ne vient pas de nulle part. Surtout, c’est en parfaite résonance avec l’argumentaire mitonné par les partis d’extrême droite polonais et hongrois, qui s’appuient désormais sur « le lien perçu entre la nature vierge et la pureté culturelle », comme le soutient dans un essai sorti ce mois d’août aux Etats-Unis, le chercheur Balsa Lubarda ( « Far-Right Ecologism », Routledge, non traduit en France). « Et puis, Marine Le Pen a montré qu’elle était capable de détourner certaines causes progressistes comme la laïcité ou le féminisme pour déployer une rhétorique hostile aux musulmans, rappelle Pierre Madelin. Elle pourrait le faire avec l’écologie, en affirmant que, comme dans les écosystèmes naturels, chacun doit rester chez soi. »

Un élan inédit aux intolérances

Mais la bataille idéologique n’est pas tout : les conditions matérielles objectives du monde à venir pourraient bien donner un élan inédit aux intolérances, redoute-t-il. « Dans un contexte de ralentissement de la croissance mondiale et de restrictions généralisées liées aux contraintes environnementales, il est effectivement imaginable que l’Occident entre dans une phase de capitalisme d’exclusion, voire dans une logique sacrificielle : puisque le gâteau est appelé à diminuer, tout le monde ne pourra plus en avoir de parts, même minuscules. Et la tentation pourrait être grande d’en priver totalement certains groupes sociaux et ethniques jugés ‘‘surnuméraires’’ pour que le système productiviste se poursuive comme avant pour une minorité de privilégiés. »

L’essayiste rappelle que, en 2019, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen avait intitulé « Protection du mode de vie européen » le portefeuille de son commissaire chargé de la migration… Ce qui n’est qu’une variante polie de la formule brutale de George W. Bush : « Le mode de vie américain n’est pas négociable. » Sachant que le nombre de migrants climatiques explosera à cause du réchauffement dans les décennies à venir, la question n’a pas fini de tarauder nos sociétés.

BIO EXPRESS

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Né en 1986, diplômé en philosophie et traducteur, Pierre Madelin a déjà publié « la Terre, les corps, la mort » (Ed. Dehors, 2022) et « Après le capitalisme » (Ecosociété, 2017).

Festival Agir pour le vivant à Arles

Une semaine de débats, de rencontres, de concerts, de spectacles pour questionner et repenser notre rapport au temps, au vivant, au corps, à l’écologie sociale, à la circulation des savoirs en démocratie… A Arles, du 21 au 27 août, plus de 200 penseurs, auteurs, philosophes, économistes, militants et activistes sont attendus pour la quatrième édition d’Agir pour le vivant. Parmi eux : Arturo Escobar, anthropologue, chercheur-activiste, Nicolas Mathieu, romancier, Malcom Ferdinand, ingénieur en environnement, Emma Haziza, hydrologue, Claire Marin, philosophe, etc. « L’Obs » y présentera aussi son dernier hors-série, « la Grande Histoire du climat », lors d’une discussion avec Amy Dahan, directrice de recherche émérite CNRS et historienne des sciences, animée par Eric Aeschimann le vendredi 25 août à 18 heures à la librairie Actes Sud.

Programme complet sur www.agirpourlevivant.fr/





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Lucas Leclerc

Tel un mélodiste des pixels, je suis Lucas Leclerc, un Compositeur de Contenus Digitaux orchestrant des récits qui fusionnent la connaissance et l'imagination. Mon passage à l'Université Catholique de Lyon a accordé une symphonie à ma plume. Telle une partition éclectique, mes écrits se déploient des arcanes de la sécurité internationale aux méandres de la politique, des étoiles de la science aux prédictions des bulletins météo. Je navigue entre les lignes avec la même aisance qu'un athlète soucieux de sa santé. Chaque article est une note de transparence, une mélodie d'authenticité. Rejoignez-moi dans cette composition numérique où les mots s'entremêlent pour former une toile captivante de connaissances et de créativité, où la sécurité mondiale danse avec les étoiles, où les sphères politiques se fondent avec la météorologie, et où chaque paragraphe est une sonate pour la compréhension globale.

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