Santé

En immersion aux urgences : « Douze heures d’attente ? Alors je reviens demain » – La Croix


L’horloge affiche 21 h 42. Ce jeudi soir 8 février, au service des urgences du Centre hospitalier de Beauvais (Oise), les passages s’enchaînent. Les dix-sept brancards destinés aux patients qui nécessitent d’être allongés sont occupés. Le prochain à voir un médecin attend depuis huit heures. À l’accueil, l’agent administratif prévient : « Une famille de quatre personnes est en chemin, les pompiers les ont récupérés après une fuite de gaz. Il y a une femme enceinte et un bébé de 1 an. » Soupirs dans la salle. « Hier, c’était plutôt calme. Là je sens que ça va être le foutoir », commente Valentin. Né dans cet hôpital, il y travaille depuis mai 2021 et fait partie de la quarantaine d’infirmiers que comptent les urgences, auxquels s’ajoutent une vingtaine d’internes et de médecins, 16 aides-soignants, 8 agents administratifs et 10 brancardiers.

De 19 heures à 7 heures du matin cette nuit-là, Valentin occupe le poste considéré comme le plus compliqué aux urgences : l’accueil et l’orientation (IAO). C’est lui qui réalise les premiers soins, passe en revue les motifs de consultation, les antécédents. Surtout, il choisit et détermine l’ordre de priorité des patients. « On effectue un premier tri en évaluant à quel point c’est grave ou pas », résume-t-il. En plus de rassurer les patients, il réceptionne les transmissions des pompiers, répond aux multiples coups de téléphone des proches souhaitant avoir des nouvelles, prévient le commissariat en cas de fugue d’une personne alcoolisée (la nuit, elles sont nombreuses à occuper des places aux urgences)…

68 974 passages aux urgences en 2023

Après deux ans de travaux, le CH de Beauvais a inauguré les nouveaux locaux des urgences en novembre dernier. Face à une constante hausse du nombre de passages (46 232 en 2022, 68 974 en 2023), elles sont prévues pour accueillir jusqu’à 200 patients par jour, contre 80 pour les anciens locaux. L’hôpital a fait le choix de dissocier les flux des circuits longs (nécessitant des examens médicaux poussés) et courts (plaie, fracture…) afin de fluidifier les passages. Au milieu de la nuit, ils sont 20 « longs » et 13 « courts » à attendre de consulter un médecin, 10 n’ont pas encore vu l’infirmier.

« J’aimerais que les choses aillent plus vite, mais je ne peux pas faire plus. »

Fanny, infirmière de nuit

Difficile à supporter pour les patients, l’attente l’est aussi pour les soignants. « C’est la partie la plus dure, et la principale frustration dans mon métier, confie Fanny, infirmière de nuit depuis cinq ans. Ce soir, les gens sont là depuis sept ou huit heures, si on fait une prise de sang cela dure une heure de plus. Alors oui, ils auront eu une prise en charge globale à la fin, mais en quinze heures. Là, par exemple, cela fait trois fois que le fils d’un patient âgé vient me voir pour savoir quand son père verra un médecin. Il commence vraiment à s’agacer et en devient un peu agressif. Moi, j’aimerais que les choses aillent plus vite, je cours et je ne prends pas de pause, mais je ne peux pas faire plus. »

Elle et ses collègues constatent unanimement de plus en plus d’impatience et de colère chez les patients. Les agressions verbales sont quotidiennes, et les épisodes violents courants. À l’accueil, des vitres solides ont d’ailleurs été installées pour cette raison. Mardi, le mari d’une patiente a menacé de sortir son arme à feu pour « tous les tuer ». La police a dû intervenir. « En quittant l’hôpital et en enlevant ma tenue j’arrive à passer à autre chose, mais c’est parfois anxiogène, ça épuise », ajoute Fanny.

Nouvelle routine

Suspicions d’AVC, douleurs thoraciques, plaies infectées, malaises, chute à vélo, affaiblissement de l’état général d’une personne âgée ou maintien à domicile difficile… Pas un jour ne ressemble à un autre aux urgences. Les raisons d’y venir sont diverses. Certaines, malheureusement, semblent moins vitales que d’autres. Comme ce soir-là, où un jeune homme arrive à l’accueil la main dans le cou. Il s’est fait piquer par des moustiques et se gratte tellement, dit-il, qu’il n’arrive plus à dormir. S’ensuit un dialogue kafkaïen. « Dans votre cas, il y a plus de douze heures d’attente », prévient l’agent administratif. « Douze heures ! Alors je reviens demain », rétorque-t-il. « Demain, monsieur, ce sera peut-être 24 heures », lui répond-elle. « Vous êtes drôles vous, je vous aime bien ! », s’exclame le patient, en sortant sa carte Vitale.

Si cette scène peut prêter à rire, elle fait perdre un temps considérable aux soignants. Le lendemain, vendredi à 8 heures, lorsque la relève des infirmiers et urgentistes est arrivée, deux patients sur tous ceux arrivés pendant la nuit n’avaient pas vu un médecin. Au total, 143 passages ont été enregistrés dans la journée du 8 février. Un nombre raisonnable en 2024, qui ne l’était pas il y a encore quelques années. « En 2016, 130 passages aux urgences, c’était une très grosse journée. Aujourd’hui c’est routinier », commente Quentin Rivière, chef de service des urgences depuis fin 2020.

Si les patients arrivent par vagues, le nombre de passages est constant : de 120 à 140 par jour. En cette matinée de fin de semaine, le rythme s’est calmé. Le médecin urgentiste de garde peut même se permettre de se rendre à l’accueil, pour aider les IAO à faire le tri. Cette souplesse, caractéristique du service, aura une importance positive pour le reste de la journée puisqu’elle évite de faire entrer des personnes qui n’ont pas leur place aux urgences. Vers 11 heures, une dame se présente. Elle ne se sent pas bien, a une douleur à la nuque depuis une semaine et de la température. « Vous avez combien de fièvre ? 38 ? Dans ce cas il faudra prendre rendez-vous avec SOS Médecins », lui dit l’urgentiste. La patiente consent à les appeler. « J’aurais préféré pouvoir la prendre, mais si je l’accepte, ça veut dire qu’il faut compter trois quarts d’heure de prise en charge, et ces trois quarts d’heure vont se répercuter sur quelqu’un qui, lui, est vraiment urgent », explique-t-il.

Conséquence de la dégradation des soins faits en ville

Les urgences subissent les conséquences directes de la dégradation de l’accès aux soins et voient de plus en plus arriver des personnes qui, faute de rendez-vous rapide chez un médecin, se déplacent à l’hôpital, ou qui, plus alarmant encore, se présentent dans un état très dégradé faute d’avoir vu un professionnel de santé pendant des années. L’Oise est particulièrement touchée : la France compte 90 médecins généralistes pour 100 000 habitants quand le département descend à 63,6. « Ce qui marque, c’est la dégradation des soins faits en ville. Ceux qui ont de graves pathologies sont mal suivis, voire pas suivis du tout. Il y a aussi un manque criant d’anticipation du vieillissement de la population. Résultat, les urgences sont parfois la seule réponse mais peuvent s’avérer inefficaces : on ne peut pas faire un suivi au long cours. Et puis les urgences sont devenues très accessibles et n’ont plus rien d’exceptionnel. Le moindre problème ? Direction les urgences », déplore le docteur Quentin Rivière.

De fait, durant les trois jours que La Croix a passés à l’hôpital de Beauvais, le nombre de passages qui ne nécessitaient pas une « urgence » s’est révélé particulièrement élevé. Une jeune femme se lamentant que son médecin ne lui a pas proposé de rendez-vous avant la fin du mois et qui souhaitait être vue le plus vite possible ; un cinquantenaire venant un samedi matin à cause de son bilan sanguin perturbé dont les résultats remontaient au… 13 janvier ; un autre se plaignant de petits vertiges. Autre constat : les personnes âgées sont également très nombreuses. Elles se présentent pour une chute, des palpitations, des difficultés à respirer. Afin qu’elles attendent le moins possible, un médecin gériatre est présent tous les jours et les ausculte en priorité.

Violences conjugales et problèmes psychiatriques

Surtout, les causes de passage aux urgences dépassent les problèmes de santé. Violences intrafamiliales, isolement social, détresse psychologique… « La lumière est toujours allumée à l’hôpital, glisse Patrick Déniel, directeur du centre hospitalier. Nous sommes un des rares endroits ouverts 24 heures sur 24 et sept jours sur sept. C’est dans l’ADN de l’établissement. »

« Nous sommes un des rares endroits ouverts 24 heures sur 24 »

Patrick Déniel, directeur du centre hospitalier

Au milieu de la nuit de jeudi à vendredi, entre deux passages des pompiers, une jeune femme s’est par exemple présentée avec son bébé pour violences conjugales. Les équipes sont sensibilisées à ce type de prise en charge. Elle est immédiatement installée dans un box, puis agents administratifs et infirmiers transmettent le message : « Si un monsieur vient prendre des nouvelles d’une dame et d’un enfant de 7 mois, il faut prévenir. Soyez tous vigilants. »

La nuit suivante, plusieurs patients « OH » (alcoolisés) occupent des brancards, certains pour pensées suicidaires. Le samedi matin, une infirmière questionne l’un d’entre eux. « Vous savez pourquoi vous êtes là ? – Parce que j’ai trop bu et je me suis embrouillé avec mes voisins. – On n’arrive pas aux urgences juste pour ça Monsieur… Apparemment vous avez verbalisé des idées suicidaires. – Ah oui, je me souviens, mais je l’aurais jamais fait ! – Vous n’avez pas le moral en ce moment ? – Si, justement, je viens de retrouver un boulot ! » Après avis médical, le patient rentrera chez lui.

Les effectifs tiennent sur un fil

Quelques mètres plus loin, dans la salle « police », les gardés à vue se succèdent pour une « réquisition judiciaire ». Les médecins sont fréquemment demandés pour vérifier que l’état de santé est compatible avec le maintien en garde à vue. Depuis 2015 (date de livraison du centre pénitentiaire de Beauvais, situé à 6 km au sud de l’hôpital), ils soignent aussi de nombreux prisonniers. En plein après-midi, un détenu de 26 ans, entouré de 5 agents pénitentiaires, est placé dans un box sans passer par la salle d’attente. Il s’est fait casser le nez lors d’une rixe, et les infirmiers ont détecté un traumatisme crânien.

Malgré quelques moments plus légers (peu après l’arrivée du détenu, un jeune homme se présente pour un « canari » sur le pied, provoquant les rires de l’accueil qui inscrira bien « panaris » sur son dossier), le rythme toujours plus soutenu et l’agressivité des patients pèsent sur les équipes.

Médecins et infirmiers tiennent sur un fil. « Contrairement à avant, on ne passe plus toute sa carrière aux urgences. Deux à trois gardes de 24 heures par semaine, souvent sans dormir, il faut pouvoir le faire. Il y a d’ailleurs peu de médecins âgés de plus de 40 ans. Le service continue à attirer, mais pas dans la durée. Globalement, les urgentistes sont contents d’être là mais ils se demandent jusqu’à quand ils vont tenir… », observe le chef du service.

Dans la salle de pause, où les soignants se réunissent pour boire un café et partager leurs anecdotes, tous disent pour l’instant ne pas se voir ailleurs qu’aux urgences. Sur le mur sont affichés les plannings, faire-part et dates de formation. Au milieu, un mot d’un patient souhaitant à tous une bonne année 2024, accompagné d’une photo de ses points de suture. « Vous ne vous souviendrez peut-être pas de moi, mais je me souviendrai toujours de vous. Merci. »



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Lucas Leclerc

Tel un mélodiste des pixels, je suis Lucas Leclerc, un Compositeur de Contenus Digitaux orchestrant des récits qui fusionnent la connaissance et l'imagination. Mon passage à l'Université Catholique de Lyon a accordé une symphonie à ma plume. Telle une partition éclectique, mes écrits se déploient des arcanes de la sécurité internationale aux méandres de la politique, des étoiles de la science aux prédictions des bulletins météo. Je navigue entre les lignes avec la même aisance qu'un athlète soucieux de sa santé. Chaque article est une note de transparence, une mélodie d'authenticité. Rejoignez-moi dans cette composition numérique où les mots s'entremêlent pour former une toile captivante de connaissances et de créativité, où la sécurité mondiale danse avec les étoiles, où les sphères politiques se fondent avec la météorologie, et où chaque paragraphe est une sonate pour la compréhension globale.

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